mercredi 14 décembre 2011

Petites recommandations de fin d'année


Pour compenser des posts irréguliers et trop rares à mon goût ces derniers temps, quoi de mieux qu’une liste de noël !
Ce sera l’occasion de faire un premier bilan de Mon baratin… Voici donc, dans le désordre, quelques recommandations de fin d’année – peut-être des idées de cadeau :

Pour ceux qui aiment l’histoire, la politique, l’histoire politique, les livres denses :
L’homme qui aimait les chiens, Leonardo Padura
Un roman à trois voix très différent de la série policière mettant en scène Mario Conde. Un livre monumental et passionnant où, en plus d’être transporté dans un autre univers, on apprend beaucoup.

Pour ceux qui aiment l’Espagne, la petite et la grande histoire :
Le cœur glacé, Almudena Grandes
Une fresque familiale courant sur tout le XXe siècle – la guerre civile, le franquisme, ses opposants et ses opportunistes, l’émigration vers la France, les difficultés de la mémoire… Exceptionnel, et trop court malgré ses deux tomes en poche.

Pour la gent féminine :
Le chœur des femmes, Martin Winckler
Un roman qui se dévore, à lire avec bonheur. Et un magnifique kaléidoscope, quasi documentaire, sur les femmes, leur corps, leurs problèmes, leur médecine…
(Et pour tous : La maladie de Sachs, plus ancien mais tout aussi formidable, instructif et plein d’humanité.)

Pour les anglophiles amateurs de l’ironie mordante, et parfois de l’absurde :
Testament à l’anglaise, Jonathan Coe
Roman policier, satyre de la société de consommation, peinture acerbe de l’establishment, et surtout lecture réjouissante.

Pour les amateurs de polar :
Seul le silence, R.J. Ellory : grand roman noir et véritable œuvre littéraire
Les brumes du passé, Leonardo Padura : roman policier, roman social et avant tout roman de La Havane
La théorie des cordes, José Carlos Somoza : thriller scientifique vertigineux
Small world, Martin Suter (et quasiment tous ses livres) : polar discret et roman psychologique
La nuit de l’infamie, Michael Cox : polar historique passionnant
Les lieux sombres, Gillian Flynn : polar classique mais efficace

Pour les plus sensibles :
Seule Venise, Claudie Gallay : envoûtant vagabondage entre les canaux

Pour votre mamie, votre tata, votre maman (mais elle l'aura peut-être lu) :
La couleur des sentiments, Kathryn Stockett
Un beau roman au succès amplement mérité

Pour tous :
Le Prince des marées, Pat Conroy : grand roman du sud américain, ma pépite toutes catégories
Les imperfectionnistes, Tom Rachman : onze portraits savoureux et un tout génial
Savoir perdre, David Trueba : roman choral ancré dans la réalité et peinture de l’Espagne contemporaine


Et je suis sûre d’en oublier !
En espérant reprendre un rythme plus soutenu, je vous invite à laisser vos commentaires et conseils de lecture, et je vous souhaite de belles fêtes de fin d’année.


mardi 29 novembre 2011

Une heure de silence - Michael Koryta


Cinquième roman de la sélection du Prix Seuil Policiers (et merci encore au Seuil et à Babelio), Une heure de silence est plus convaincant que les trois précédents (Losers nés, Les Neuf Dragons et Intrusion) mais n’est pas étonnant pour autant. Raisonnablement efficace.

On y suit Lincoln Perry, ex-flic devenu détective privé à Cleveland, momentanément délaissé par son associé Joe Pritchard, en convalescence à Miami. Un lien très fort unit les deux hommes – lien qu’on comprendrait probablement mieux, tout comme certaines allusions au passé de Perry, en ayant lu les précédents épisodes. Peut-être en aurais-je davantage apprécié ma lecture ? On accordera le bénéfice du doute à Michael Koryta. Quoi qu’il en soit, la compréhension de l’intrigue n’en est pas affectée.

Lincoln est contacté par Parker Harrison, un ancien détenu qui veut l’engager pour retrouver Alexandra et Joshua Cantrell, disparus brusquement douze ans auparavant. Le couple l’avait accueilli après la prison à « La Crête aux murmures », leur maison transformée en centre de réinsertion, et l’avait remis sur le droit chemin. Plus particulièrement Alexandra, qui croyait profondément à son entreprise de réhabilitation.
Condamné pour meurtre, Parker inspire instinctivement la méfiance à Lincoln et joue sur la culpabilité que cela provoque chez le détective pour le convaincre de prendre l’affaire.

Cette dernière est bien moins simple qu’il n’y paraît : Alexandra se révèle appartenir à une grande famille de la mafia, et Joshua se révèle… mort. Ses restes viennent d’être découverts. Quand Lincoln apprend que Parker était au courant, il décide, furieux, de laisser tomber.
Mais l’arrivée et la force de conviction d’un détective engagé par les parents de Joshua lors de sa disparition, l’attitude étrange de Parker, la crispation des policiers en charge du dossier finissent par embarquer Lincoln dans une dangereuse enquête.

Le résumé (ce n’est que le début) est alléchant mais, malheureusement, la suite l’est un peu moins. Michael Koryta fait miroiter une intrigue savante à son lecteur qui ne peut qu’être déçu par tant de circonvolutions pour un schéma finalement assez banal. Comme un soufflé qui retombe. Les innombrables rebondissements et fausses pistes permettent toutefois d’entretenir l’intérêt du lecteur. Mais on regrettera la rythmique trop métronomique, les ficelles trop apparentes.
Point positif : la plupart des personnages sont ambivalents, et marqués par de réelles failles – Lincoln est ainsi un antihéros plutôt attachant.

Une heure de silence assure le minimum syndical : une écriture efficace, du suspense, des personnages tourmentés qui compense une intrigue bancale.
Le roman fonctionne et offre un moment de lecture pas désagréable, mais, dans cette sélection Prix Seuil Policiers, je recommanderais d'abord Les leçons du mal.


Une heure de silence, Michael Koryta (Seuil, 368 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) Frédéric Grellier




jeudi 17 novembre 2011

Un été sans les hommes - Siri Hustvedt


Les deux précédents romans de Siri Hustvedt, Élégie pour un Américain et Tout ce que j’aimais, m’ont enthousiasmé – mais sans me convaincre totalement. Elle y fait parler des hommes ; c’est probablement pourquoi je n’ai pu m’empêcher de chercher les éléments d’autofiction dans cet Un été sans les hommes emmené par une narratrice. Je le précise car mes impressions de lecture n’y sont pas étrangères. Même si, on le sait, là n’est pas l’important.

Mia, poétesse new-yorkaise dans la cinquantaine, disjoncte littéralement quand elle apprend que son mari Boris, neuroscientifique réputé, entretient une liaison avec une jeune française – ce qui a son importance car la caricature de la femme légère ne nous est pas épargnée.
Après un bref séjour à l’hôpital psychiatrique, qui l'effraie plus qu'il ne la calme, Mia part se réfugier dans son Minnesota natal. Elle y loue une petite maison, non loin du centre pour personnes âgées où vit sa mère, octogénaire, entourée de ses pétillantes et vieillissantes amies. Pour occuper cet été de « retraite », elle entreprend de donner des cours d’écriture – suivi par six jeunes adolescentes.

Certes quelques stéréotypes, on l’a déjà mentionné, et un indéniable – et exaspérant – côté Madame-je-sais-tout qui a tellement pris de hauteur, de recul, par rapport à son frétillant et volage mari. Sinon, comme l’indique le titre, une histoire de femmes (et de filles) d’âges et de « niveaux » de maturité différents : les préadolescentes influençables, si cruelles sans le comprendre, parfois insupportables mais aussi très attendrissantes ; la jeune fille devenant femme qu’incarne Daisy, la fille comédienne de Mia et Boris, venue rendre visite à sa mère ; la trentenaire, Lola, voisine estivale de Mia, qui s’ennuie seule avec ses enfants ; Mia elle-même, la femme mûre qui fait un point sur sa vie ; et tout un panel de femmes âgées qui souvent (re)découvrent la liberté à ce stade de leur existence… L’enfance aussi avec les enfants de Lola ; et la mort rôdant autour de ces drôles de vieilles dames, qui en ont fait une sorte de compagne pour vivre avec joie leurs dernières années.
Ce sont d’ailleurs les personnages les plus savoureux : je vous laisse découvrir les ouvrages au crochet de l’une d’entre elles…

À travers ces portraits lucides, la narratrice dépeint avec finesse les différents stades de la vie d’une femme. Dommage qu’elle traite un peu trop d’elle-même : les aspects autocentrés sont lassants voire irritants, les quelques dessins sans aucun intérêt…
Un été sans les hommes aurait gagné à davantage s’appesantir sur la galaxie de femmes qui entoure Mia, et moins sur cette dernière, mais le roman reste très plaisant et offre une vision intelligente et perspicace de la gent féminine…
Je ne connais que partiellement l’œuvre de Siri Hustvedt, mais je conseillerais davantage Tout ce que j’aimais pour la découvrir.


Un été sans les hommes, Siri Hustvedt (Actes Sud, 220 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Le Bœuf


mardi 25 octobre 2011

Intrusion - Natsuo Kirino


Quatrième livre dans le cadre de la sélection du Prix Seuil Policiers (après Les leçons du mal, Losers nés et Les Neuf Dragons). La couverture m’a fait imaginer un thriller puissant, une atmosphère angoissante… Mais, disons-le dès maintenant, je dois avoir trop d’imagination.

L’éditeur évoque « une histoire d’amour, un roman policier littéraire, et une réflexion philosophique sur le rapport réalité-fiction »… Je ne suis pas totalement emballée par le résumé mais, en revanche, j’ai très envie de découvrir un exemple de la littérature japonaise – que je connais très peu.

Tamaki Suzuki, jeune romancière en vogue, a vécu une longue liaison adultère avec son éditeur Seiji Abé. Leur rupture, très douloureuse pour tous deux, a perturbé, voire détruit, leurs foyers respectifs. Un an après, Tamaki ne s’en est toujours pas remise. Intrusion croise les souvenirs de la jeune femme et ses réflexions autour de son nouveau projet littéraire, clairement le fruit de son état affectif. Son prochain roman, Inassouvi, sera ainsi une enquête sur le grand écrivain Mikio Midorikawa et sur son best-seller, Innocent, récit autobiographique qu’il revendiquait aussi riche de fiction… Tamaki veut résoudre LE mystère d’Innocent : qui est la fameuse O., maîtresse de Midorikawa ? Ce dernier relate longuement leur relation, sa découverte par son épouse Chiyoko, le cataclysme que cela a occasionné dans leur couple… Les critiques et lecteurs ont émis de nombreuses hypothèses sur l’identité de O., sur la part de fiction, et Tamaki entend bien résoudre ce mystère.

Beaucoup de romans dans le roman donc. Et les récits s’imbriquent à n’en plus finir. Tamaki raconte par anecdotes successives sa relation avec Seiji : pourtant, cette relation passionnée, exclusive et destructrice selon ses propos ne prend jamais véritablement corps – comme si Tamaki ne parvenait pas à nous convaincre de sa force, et même de sa réalité. Le fait qu’elle évoque exclusivement cet aspect de sa vie y est probablement pour quelque chose : son mari et ses enfants n’apparaissent qu’une fois et ne paraissent pas très importants au final, les contingences de la vie quotidienne ne semblent pas avoir de prise sur elle.

Histoires d’amours et d’orgueils surtout. Et, malheureusement, beaucoup de ressassement, de répétions et de piétinement. Quant à « l’affaire O. », si on considère – en lecteur français qui y est habitué – Innocent comme de l’autofiction, il n’y a plus grand-chose à questionner et les interminables développements et interrogations philosophico-existentielles perdent tout intérêt. Enfin, l’enquête sur l’identité de O. n’est pas franchement passionnante. Là est censé être l’aspect policier du texte… mais je n’en ai vu aucun élément véritable.
Il est d’ailleurs dommage, selon moi, qu’Intrusion figure dans cette collection, car cela implique inévitablement certaines attentes chez le lecteur. Mon avis serait peut-être moins tranché si je l’avais abordé comme un roman, et non un roman policier. Car l’écriture est assez limpide et il y a de jolis passages.

Une déception donc.

Merci quand même à Babelio et au Seuil.

Intrusion, Natsuo Kirino (Seuil, 280 pages, 2011)
Traduit du japonais par Claude Martin



Critiques et infos sur Babelio.com

samedi 8 octobre 2011

Allmen et les libellules - Martin Suter


Comme le montrent certains de mes posts (Small world, Un ami parfait, Le cuisinier), les romans de Martin Suter sont une de mes marottes littéraires. J’ai donc ouvert avec bonheur son dernier opus, paru au printemps, Allmen et les libellules. C’est un court récit assez différent des précédents : la quatrième de couverture nous apprend en effet qu’Allmen et les libellules est pensé comme le début d’une série mettant en scène un duo d’enquêteurs. Après Poirot/Hastings, Holmes/Watson, voici donc Johann Friedrich von Allmen – sir John – et Carlos…

Tel un écho désargenté du Dernier des Weynfeldt, autre héros de Suter, sir John est un véritable gentleman. Issu d’une famille fortunée, il a toujours été très dispendieux, n’a bien entendu jamais travaillé pour cela, et entend bien maintenir son train de vie – ce, malgré la fonte de son patrimoine. Il accumule les ardoises, qu’on lui permet pour son passif, s’en sort par des pirouettes : il vend discrètement ses possessions les moins visibles, même sa somptueuse villa dont il a négocié l’usufruit, sous-loue sa seconde place à l’opéra, etc. Mais cela ne suffit pas et il se met à dérober des pièces de collection chez ses connaissances ou rencontres d’un soir.
Malheureusement, il vole la mauvaise personne : le richissime père de Jojo, femme à la beauté fanée avec qui il vient de passer la nuit. Et surtout, le mauvais objet, une sublime coupe art déco, ornée de libellules, disparue du marché il y a des années… Sir John se retrouve alors impliqué dans une histoire qui le dépasse, plus dangereuse que prévue mais aussi bien plus rentable. Il s’improvise tel un étrange Arsène Lupin, cambrioleur mais aussi enquêteur et maître-chanteur, accompagné pour cela par Carlos, son très fidèle majordome guatémaltèque, bien plus malin que son maître en de nombreuses occasions. Leurs échanges, tantôt en espagnol basique, tantôt par des gestes ou attitudes expressives, font toute la saveur du roman. Les deux hommes sont très attachés malgré la formalité de leurs rapports – ce qui explique l’évolution de leur « partenariat ».

Péripéties et ruses diverses se succèdent dans un style respectueux du genre : un peu suranné, cocasse mais raffiné (en un mot, très british)… L’intrigue ne compte pas véritablement – elle est d’ailleurs assez embrouillée, reconnaissons-le –, le charme d’Allmen et les libellules est dans l’atmosphère, le rythme, le style toujours aussi délié et précis, l’humour…

Une très agréable friandise pour les amateurs du genre et/ou de l’auteur. En attendant le deuxième pour juger la série Allmen/Carlos, pour découvrir Martin Suter je conseillerais plutôt Small world ou Le diable de Milan.


Allmen et les libellules, Martin Suter (Christian Bourgois, 168 pages, 2011)
Traduit de l’allemand (Suisse) par Olivier Mannoni

mardi 4 octobre 2011

La Passerelle - Lorrie Moore


Tassie Keltjin vient d’une ferme du fin fond du Midwest. Élevée dans une famille de la classe moyenne agricole, elle n’a jamais voyagé, ne serait-ce qu’hors de l’État. C’est donc une toute nouvelle vie que découvre cette véritable « country girl » en s’installant en ville pour ses études.
Pour payer ses dépenses, elle accepte un emploi de baby-sitter chez les Brink, Sarah et Edward. Si la famille est particulière (couple apparemment atypique et décalé, rarement ensemble), la situation l’est davantage : l’enfant n’est pas encore là puisqu’il s’agit d’une chaotique procédure d’adoption – mais Sarah est déjà convaincue qu’ils auront besoin d’aide pour faire face au quotidien. Tassie se retrouve même à accompagner cette dernière lors des rencontres avec les parents biologiques, telle une figure rassurante, même quand il faut parcourir des milliers de kilomètres pour cela. Logiquement mal à l’aise de participer à cette quête, Tassie s’interroge quelque peu mais la venue, enfin, de Mary-Emma, une petite métisse de quelques mois, l’incite à rester chez les Brink.

La fillette est adorable et s’attache à sa nounou mais la situation se détériore rapidement : les parents ne s’en occupent que peu, Sarah semble totalement démunie face à Mary-Emma, Tassie est confrontée au racisme en promenant le bébé…
La Passerelle démarre donc de façon prometteuse : le décalage au sein du couple, celui avec Tassie, la découverte du « monde » de cette dernière, la difficulté pour un couple blanc de se faire accepter comme parents d’une petite Noire, etc.

Ajoutons à cela l’environnement familial de Tassie que l’on découvre peu à peu – les rapports compliqués avec ses parents, leurs problèmes personnels, sa complicité avec son frère –, ses histoires de colocation et un début de relation avec un étudiant brésilien… Un contexte enrichissant si cela s’arrêtait là, mais quand son frère part à la guerre et que le petit-ami se révèle être un terroriste islamiste, les clichés s’accumulent et le texte donne une impression de fourre-tout phénoménal. Et, lorsque l’on en apprend plus sur les Brink (là, je m’arrête pour ne pas gâcher la surprise à ceux qui voudrait lire La Passerelle), on bascule vraiment dans le n’importe quoi. Non qu’il soit fondamentalement problématique de vouloir traiter de nombreuses thématiques – on connaît de formidables exemples – mais il faut réussir à donner une réelle cohérence à l’ensemble, et Lorrie Moore n’y parvient pas véritablement selon moi.
Quant au personnage de Tassie, sa naïveté (en bonne caricature de la fille du Midwest) m’a lassée, voire irritée, et son côté « spectateur » m’a paru terriblement exaspérant.

En bref, je ne suis jamais entrée dans le roman. Et pourtant, l’écriture est vive, souvent fine, mais le récit manque de lien et, bizarrement, vu le sujet, de densité.
Je suis donc totalement passée à côté de ce roman aux critiques enthousiastes…


La Passerelle, Lorrie Moore (L’Olivier, 368 pages, 2010 / Points, 400 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laetitia Devaux

vendredi 30 septembre 2011

En un monde parfait - Laura Kasischke


J’ai un faible pour les romans de Laura Kasischke : et même si le précédent, La couronne verte (2008), m’avait quelque peu déçu, ça n’a pas entamé mon enthousiasme à découvrir En un monde parfait, le cru 2010.

Jolie trentenaire célibataire, Jiselle, hôtesse de l’air, incarne l’héroïne si typique de Kasischke : apparemment sans histoires, fille de la classe moyenne, rêvant au prince charmant. Comme un cliché, elle rencontre un beau commandant de bord, veuf et père de trois enfants, Mark Dorn, qui tombe fou amoureux et lui demande de l’épouser après quelques semaines. Si ce conte de fées est le rêve de ces collègues, certains éléments font s’interroger les proches de Jiselle – et le lecteur au passage : pourquoi le charmant Mark attend-il pour lui présenter ses enfants, comment expliquer la précipitation de cette demande, pourquoi tant d’insistance pour que Jiselle arrête de travailler et s’occupe de son nouveau foyer, quelles sont les raisons des nombreux petits mensonges de Mark – en cachent-ils de plus troublants ?
Ravie de ce changement de vie idyllique, Jiselle balaie ces doutes et s’installe avec joie dans la grande maison. Mais elle déchante rapidement : Mark est le plus souvent absent, les deux filles sont impossibles (l’aînée, Sara, est franchement hostile), les journées sont longues et creuses, les nuits tristes. Et les questions que pose cette union restent sans réponse. S’il n’y avait la bienveillance du petit dernier, Sam, et une foi tenace en l'avenir, Jiselle sombrerait dans le désespoir.

En toile de fond depuis le début de roman, l’étrange « grippe de Phoenix » (ersatz de grippe A, aviaire ou autre) se propage aux États-Unis et fait extrêmement peur : pour l’ampleur de la contagion mais surtout pour son origine et son mode de transmission toujours inconnus. L’épidémie enfle, touche toutes les catégories de population (même Britney Spears !), menace le reste du monde (qui n’en déteste que plus le géant yankee) et provoque bien entendu une panique exponentielle.
C’est une Amérique proche de nous que Laura Kasischke met en scène dans cette science-fiction pas si inimaginable – tel un scénario catastrophe de la pandémie de grippe A de 2009.
La situation empire de jour en jour jusqu’à basculer dans l’état d’urgence et même de guerre – quarantaines drastiques, pénuries, coupures de courants, pillages, etc. Seule avec les enfants, Jiselle doit gérer tout cela, et leurs liens vont progressivement se complexifier.

En un mot : surprenant. Pas tant pour l’histoire qui reprend les motifs chers à Laura Kasischke (le mariage et ses surprises, la méconnaissance de l’autre, l’ennui du quotidien, les secrets, les faux-semblants) ni pour sa mécanique récurrente (une situation qui s’enraye) mais pour ce que touche cette mécanique : le contexte général très particulier qui va devenir le cœur de l’histoire. Un changement dans l’ampleur des événements perturbants, donc, mais pas nécessairement sur le propos car, comme bien des romans de Laura Kasischke, En un monde parfait présente une critique ironique des États-Unis et de la société contemporaine. Les choses en arrivent à des stades totalement fous, et c’est aussi drôle que terrifiant.
On regrette d’ailleurs que la romancière n’évite pas certain cliché, comme elle se contentait de la facilité. Plus ennuyeux selon moi, le texte se termine dans le flou sur de nombreux aspects – ne se termine pas vraiment en fait – et m’a laissée dans l’expectative.

Malgré cela, En un monde parfait est un très bon roman, dans lequel Laura Kasischke a su injecter un matériau renouvelé.


En un monde parfait, Laura Kasischke (Christian Bourgois, 336 pages, 2010)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Eric Chédaille



mardi 27 septembre 2011

Marée noire - Attica Locke


Les critiques élogieuses et la quatrième de couverture font espérer le meilleur, « l’arrivée fracassante d’un nouveau talent » comme le proclame l’éditeur. Et la comparaison avec Dennis Lehane et George Pelecanos n’est pas pour déplaire – même si, avouons-le, je n'ai jamais été emportée par Pelecanos, indubitablement un grand auteur de romans noirs, à la plume fine et aux thématiques (notamment les questions raciales) passionnantes, mais ses livres me paraissent désespérément lents, voire ennuyeux pour certains.
Avec Marée noire, Attica Locke s’attaque elle aussi aux problèmes raciaux. Nous sommes en plein sud des États-Unis, à Houston, en 1981 : Jay Porter, petit avocat noir – la couleur est ici une donnée non négligeable –, essaye tant bien que mal de faire fonctionner son petit cabinet. Affaires médiocres, clients insolvables… la tendance n’est pas bonne et le désœuvrement pointe.

Un soir qu’il organise un dîner romantique pour l’anniversaire de son épouse Bernie, un coup de feu retentit à proximité et, quelques minutes après, Jay se retrouve à sauver une jeune femme de la noyade. Apeurée, en état de choc, elle présente des traces de violences mais ne dit pas un mot. Jay la dépose devant un commissariat – et non à l’intérieur comme l’y engage Bernie : c’est que notre homme a déjà eu des démêlées avec la justice dans les années 70, alors qu’il militait pour les droits civiques (et frayait avec les plus radicaux). Ce passé activiste nous est révélé par bribes tout au long du récit, et l’on comprend peu à peu l'histoire de Jay, la paranoïa qui l’habite depuis et dicte ses gestes, ses liens surprenants avec la nouvelle maire de Houston… Qui plus est, comme il le souligne à son épouse, un Noir prendrait trop de risque à rester près d’une Blanche tout juste agressée. Les vieux schémas ont la vie dure dans le Texas des années 80.
Quand Jay découvre à la lecture du journal qu’un homme a été tué ce fameux soir dans le bayou, il entreprend de retrouver la jeune femme – de victime, devenue suspecte – et de faire la lumière sur cette affaire.

En parallèle, à la demande de son beau-père, le jeune avocat prête main-forte aux « frères » dockers syndiqués, et plus particulièrement à l’un d’eux, tabassé alors qu’il sortait d’une réunion préparant la grève. Ville portuaire en plein boom économique, Houston est totalement dépendante de son port – et de ses employés qui assurent les livraisons, chargements, etc. La maire et les grandes entreprises veulent à tout prix éviter cette grève, et certains syndiqués blancs également. Car l’union syndicale n’est que façade : valable sur le papier mais encore éloignée de la réalité où les Noirs sont moins payés, jamais promus…
Les deux histoires viennent s’imbriquer quand Jay commence à toucher du doigt un véritable complot impliquant le groupe pétrolier dominant la région. Et la Marée noire prend ici tout son sens.

Le livre est passionnant : on y parle de l’activisme des années 70, des Black Panthers, des étudiants infiltrés par le FBI, des multiples abus des autorités, de la persistance des discriminations dix ans après (que l’on pourrait parfaitement imaginer encore plus tard), des proclamations de papier sans incidence sur le réel… Passionnant donc, mais aussi insuffisamment construit et très fouillis : on s'égare dans les ramifications du récit, l’intrigue est tirée par les cheveux, on manque parfois de détails tandis qu’ils abondent plus loin. Marée noire est un roman très ambitieux, sûrement un peu trop : à vouloir dresser un tableau complet, à envisager de nombreuses problématiques (sous des angles tout aussi nombreux), Attica Locke m’a perdue en route…
En conclusion : une romancière à suivre et un texte à conseiller sans hésitation aux amateurs de George Pelecanos car, oui, la comparaison est pertinente.


Marée noire, Attica Locke (Gallimard, 450 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude


mardi 13 septembre 2011

Le Chagrin et la Grâce - Wally Lamb


Le précédent roman de Wally Lamb, La Puissance des vaincus (2000), m’a laissé un formidable souvenir : ampleur du récit, plongée au plus profond des névroses familiales, quête d’identité… les ingrédients du grand roman américain comme je les aime, à l’image d’un Pat Conroy ou d’un Richard Russo – avec certes moins de mordant et une gravité, voire une tristesse, plus évidente.
Dix ans pour écrire ce nouveau livre, Le Chagrin et la Grâce, mais cela valait la peine d’attendre. Il m’a happée dès le début et ses 800 pages m’ont paru au final bien peu.

Lors de la tuerie de Columbine (avril 1999), Wally Lamb travaillait déjà sur The Hour I First Believed (le titre en VO, qui s’est imposé à lui, explique-t-il en préface, en pensant à sa mère, et que l'on retrouvera en écho) et, très vite il a décidé de l’intégrer à son roman en faisant de son héros une « victime collatérale ».
Caelum Quirk enseigne la littérature au lycée de Columbine, ou plutôt enseignait, car Le Chagrin et la Grâce, habilement construit, est un récit au passé : celui de la vie d’avant Columbine, de sa vie avec sa troisième épouse Maureen, de leur couple branlant, du choix d’emménager à Littleton, l’autre bout du pays, pour se redonner une chance, de la jeune Velvet, adolescente en rébellion que Maureen a pris sous son aile… Puis celui de LA journée, de la culpabilité de Caelum de ne pas avoir été sur place car il veillait sa tante dans le Connecticut, de ces heures passées à ne pas savoir où était sa femme, à réaliser ce qu’elle représentait réellement pour lui, du traumatisme profond que cela a provoqué chez elle… Avec une acuité passionnante, Wally Lamb questionne cette horreur, la folie des deux adolescents meurtriers, les séquelles innombrables des uns et des autres, ce que cela peut dire d’une société… Et, là où l’on pouvait redouter une narration voyeuriste, se découvre un véritable roman psychologique.

Mais pas seulement, et heureusement – un livre ne portant que sur Columbine aurait été par trop pesant –, car le couple Quirk tente de prendre un nouveau départ et retourne à Three Rivers, la ferme familiale du Connecticut que sa tante vient de lui léguer. Et, tandis que Maureen sombre dans la dépression post-traumatique, Caelum sonde sa propre mémoire. L’étude des montagnes d’archives accumulées par sa tante le plonge dans deux cents ans d’histoire familiale et révèle des choses inattendues : secrets de familles, mensonges répétés sur des générations, doute sur sa propre identité…
Le Chagrin et la Grâce ne s’arrête pas là, et de nouveaux événements viennent encore bouleverser ce couple meurtri et donner du souffle au récit.

Héros brisé, Caelum n’est a priori pas un homme aimable : égoïste, flirtant avec l’alcoolisme, colérique… Mais, au fil du récit, son portrait tout en nuances, ses espoirs, ses regrets, ses blessures, en font un personnage profondément attachant – parce que profondément humain. Avec, autour de lui, des êtres pleins d’imperfections, capables de bassesses comme de moments lumineux. Là est peut-être la plus grande force de Wally Lamb : savoir donner corps à des personnages infiniment complexes. À l’image de la société qu’il entend dépeindre.

Un texte extrêmement foisonnant qu’il serait bien trop long, et trop touffu, de résumer ici ; parfois trop foisonnant lorsqu’il en vient à égarer son lecteur et traîne en longueur – mais c’est le seul bémol.
Servi par une écriture admirable, Le Chagrin et la Grâce est véritablement un grand roman. À lire.


Le Chagrin et la Grâce, Wally Lamb (Belfond, 532 pages, 2010 / Livre de Poche, 800 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Caron


mercredi 7 septembre 2011

Les Lieux sombres - Gillian Flynn


Comme chaque été, j’ai glissé dans mon sac quelques polars dont je n’étais pas sûre de la qualité mais au succès public certain. Parmi eux, Les Lieux sombres, à la quatrième prometteuse.

Seule rescapée du meurtre de sa mère et de ses sœurs, alors âgée de 7 ans, Libby Day a accusé son grand frère Ben. L’adolescent de 15 ans, un peu rebelle, un peu drogué, et surtout très paumé, a été condamné sur la seule foi du témoignage de la petite fille, entre-temps devenue pour toute l’Amérique le symbole de la folie des hommes.
Vingt-cinq après, Libby est une jeune femme antipathique : revêche, vindicative, intéressée, asociale. Son histoire est terrible, mais son aigreur et son cynisme le sont tout autant. Passant son adolescence de maison en maison, elle a su se rendre chaque fois plus odieuse, même aux membres de sa famille, et se retrouve immensément seule.
Elle vit depuis son enfance des donations pour la « pauvre petite » – nombreuses les premières années mais se raréfiant à mesure qu’elle grandit et que d’autres tueries viennent faire oublier celle de sa famille. Elle est parfois revenue à la une, lors des tristes anniversaires ou, ironie des choses, avec un livre expliquant comment se reconstruire !
À 32 ans, elle est totalement fauchée, sans famille, sans travail et bien sûr sans amis.

Contactée par Lyle Wirth, président du Kill Club, un groupe de passionnés de faits-divers entendant mener leur petite enquête, Libby est d'abord tentée de refuser mais la promesse d’une belle rémunération la convainc. Après quelques apparitions et autres ventes de souvenirs macabres (une page du journal de sa grande sœur, etc.), elle accepte même de rendre visite à Ben en prison. Ben, qu’elle n’a jamais revu, s’est « pacifié » derrière les barreaux, a fait des études et clame son innocence depuis deux décennies.
Les retrouvailles sont évidemment perturbantes et Libby va commencer à envisager qu'il existe des zones d’ombre. Dès lors, accompagnée de Lyle, elle entreprend de fouiller Les Lieux sombres : les vieux cartons, le mobile-home de sa tante, l’ancienne ferme familiale…
Avec Libby, on reconstitue la vie de sa famille il y a vingt-cinq ans, on découvre des éléments troublants, on doute, on s’interroge, on est persuadé d’une thèse puis de l’autre… Et au final, bien entendu, on apprendra la surprenante vérité. Un peu trop grand-guignolesque à mon goût mais qui parvient à rassembler toutes les pièces du puzzle.

Pas un chef-d’œuvre, donc, mais un bon polar : un style vif et parfois incisif, une intrigue bien construite, des personnages complexes et nuancés. On regrettera juste ce dénouement « spectaculaire ».


Les Lieux sombres, Gillian Flynn (Sonatine, 480 pages, 2010 / Livre de Poche, 512 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié


mercredi 31 août 2011

La couronne verte - Laura Kasischke


J’ai découvert Laura Kasischke avec La vie devant ses yeux, qui s’il ne m’a pas totalement convaincue, m’a saisie par sa profonde originalité. Depuis, je découvre chacune de ses parutions avec plus ou moins de bonheur, et le cru 2008 (j’ai un peu de retard, je sais !), La couronne verte, n’est pas totalement à la hauteur selon moi…
Laura Kasischke propose des romans sombres, à l’étrangeté subtile, déclinant chaque fois une mécanique similaire : une Amérique moyenne (de celle qui s’en sort à peine jusqu’à la classe moyenne plus), des protagonistes sans grande originalité, et un élément qui perturbe brusquement la situation somme toute assez banale.
La gravité du grain de sable varie : une carte de Saint-Valentin surprenante (À moi pour toujours), la disparition de la mère de l’héroïne (Un oiseau blanc dans le blizzard), la prostitution d’une réceptionniste de motel (A suspicious river) – tous ces livres ont paru chez Christian Bourgois. Quel qu’il soit, il s’agit toujours d’une critique plus ou moins déguisée des dérives de la société américaine. Et là est la dimension passionnante de cette romancière.

Dans La couronne verte, trois copines – Anne et Michelle, meilleures amies depuis l’enfance, accompagnées de Terry, à qui il convient parfaitement d’être l’éternelle troisième – partent une semaine en vacances pour fêter la fin du lycée. Après le traditionnel bal de promo, elles ont décidé de clore en beauté leurs années d’adolescence à Cancun, lieu festif par excellence où des milliers d’étudiants américains vont passer entre autres le fameux spring-break.
Elles savent bien ce qui les attend : plages paradisiaques, soleil, fête et cocktails à volonté… mais aussi, comme elles ont pu l’entendre, soirées débridées, alcool à outrance, drogues pas toujours consenties, étudiants prêts à tout…
Dument mises en garde par leurs parents – ne lâche pas ton verre des yeux, ne fais pas confiance aux inconnus, etc. –, elles quittent leur petite ville et s’envolent pour le Mexique.

Si Terry, dès son arrivée, se coule dans le moule bikini-téquila-drague, Anne et Michelle semblent plus complexes : moins attirées par les beuveries, moins sûres d’elles, un peu curieuses de la région alentour… Et, malgré les avertissements, elles acceptent qu’un père de famille rencontré au bar les emmène visiter les ruines de Chichén Itzâ.
C’est là que les choses se gâtent, on s’en doute, mais pas nécessairement comme on l’imagine, et Laura Kasischke va parvenir à surprendre son lecteur dans la seconde partie du récit.

Assez court, La couronne verte est entrecoupé de passages onirico-terrifiques qui ne servent pas à grand-chose, même le roman fini et leur signification comprise. Résultat, une lecture agréable car le style est le métier de Laura Kasischke sont toujours là, mais l’impression d’un texte trop mince qui aurait pu être réellement intéressant s’il avait été plus dense, plus fouillé.


La couronne verte, Laura Kasischke (Christian Bourgois, 240 pages, 2008 / Livre de Poche, 224 pages, 2010)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy


samedi 27 août 2011

Mauvais genre - Naomi Alderman


James vit dans une belle villa au fond de la campagne italienne avec Mark – ami, amant, proche, employeur, on ne sait trop… Sur ce point, Mauvais genre s’ouvre sur une scène énigmatique, mettant en évidence la lassitude de James quant à leur style de vie, aux fêtes débridées, aux jeunes éphèbes qui se succèdent et autres humiliations. Lassitude qui lui fait, comme souvent, se remémorer sa jeunesse, sa rencontre avec Mark, le lien étrange qui les unit depuis : et ici, démarre véritablement le roman.

Issu d’un milieu populaire, James Stieff entame avec fierté ses études à Oxford. Il est rapidement confronté au pendant inévitable de l’élitisme : lui, si brillant dans son lycée moyen, se retrouve à la traîne et peine à se maintenir au niveau minimum exigé. D’autant qu’une blessure au genou vient le déstabiliser dès le premier semestre. Sans véritables amis et ne pouvant même plus pratiquer son exutoire favori, le footing, il se noie progressivement dans ses difficultés scolaires. Difficultés que ses parents attribuent sans hésiter au manque de travail et sanctionnent financièrement en lui coupant les vivres.
Assez solitaire, James finit par se lier avec Jessica et sa surprenante bande d’amis, Franny, Simon et Mark, le meneur. Ce dernier, un riche héritier fantasque et déconnecté de la réalité, propose rapidement à tout ce petit monde d’emménager dans son immense propriété quasi vide. Une étrange communauté se met alors en place, évidemment financée, mais aussi inspirée et impulsée, par Mark.

James et Jess s’installent rapidement dans une relation, assez dénuée de passion et même un peu molle. James en est l’élément le plus accroché ; et pourtant, un lien étrange se noue avec Mark – fascination discrète, dépendance financière, attirance pour l’homosexualité sans complexe de Mark, connivence quand la mère de ce dernier débarque… ?

Mauvais genre est bien entendu un roman d'apprentissage : premiers échecs, relations amoureuses, soirées étudiantes, discussions exaltées, examens bâclés ou potassés pendant des nuits, etc.
À maints égards, il m’a fait penser au formidable premier roman de Donna Tartt, Le Maître des illusions, en bien mois glauque, mais aussi moins réussi selon moi. En effet, Mauvais genre souffre de plusieurs défauts : le récit démarre lentement, s’enlise souvent, se concentre trop sur James.

Si sa lecture n’est pas indispensable, elle n’en est pas moins agréable et intéressante car Naomi Alderman évoque avec finesse un monde si souvent cité à titre d’exemple et en dépeint les faux-semblants, les aspects troubles et les contreparties douloureuses…


Mauvais genre, Naomi Alderman (L’Olivier, 384 pages, 2011)
Traduit de l’anglais par Hélène Papot

samedi 20 août 2011

C'est moi qui éteins les lumières - Zoyâ Pirzâd


C'est moi qui éteins les lumières est le premier roman (étrangement, traduit que maintenant en français) de Zoyâ Pirzâd, nouvelliste (Le goût âpre des kakis, Comme tous les après-midi, Un jour avant Pâques) et romancière (On s’y fera) iranienne. Ses livres provoquent chez moi des impressions mitigées : bien que très plaisante, leur lecture ne me convainc jamais totalement. Certes les textes sont pleins de finesse, les personnages contrastés et intéressants, les situations tantôt cocasses tantôt ardues, mais il manque un je-ne-sais-quoi à l’ensemble – une posture plus engagée ? des chutes plus tranchées ? davantage d’atypique ? Manque de profondeur ou limites qu’il faut s’imposer en Iran ? Je ne sais trop. Mais, quoi qu’il en soit, je suis toujours curieuse de lire les ouvrages de Zoyâ Pirzâd.

« C'est moi qui éteins les lumières ? » est la traditionnelle question que Clarisse et son mari Artosh se posent chaque soir. Clarisse mène une vie tranquille et ordonnée à Abadan : femme au foyer, ses journées sont rythmées par la préparation des repas, le goûter de ses trois enfants (les deux petites jumelles Arsineh et Armineh, leur frère adolescent Armen), le ménage bien réglé, et les visites quasi quotidiennes de sa mère et de sa sœur Alice, à la recherche d’un bon parti.
Son équilibre est perturbé quand emménagent de nouveaux voisins venus de Téhéran, les Simonian : la jeune Emilie apparemment si effacée, son père Emile, poète dans l’âme mais ingénieur comme tous les hommes de ce quartier réservé à la Société du pétrole , la vieille et minuscule Mme Simonian qui mène ces deux générations à la baguette…

Emilie est immédiatement adoptée par les jumelles comme nouvelle camarade de jeu, mais elle est bien moins sage qu’il n’y paraît et ferait faire n’importe quoi à Armen qu’elle a subjugué.
Quant à Mme Simonian, cette grande dame arménienne à la fortune lointaine, est insaisissable : autoritaire et pédante le plus souvent, elle est capable d’être douce et se confie même à Clarisse qu’elle a pris en affection – son grand amour contrarié, les difficultés avec son mari, son fils si lunaire et rêveur…
Et c’est vrai qu’Emile est à part : éminemment doux, passionné de littérature, avide d’échanges, attentionné, inconscient… il fait vaciller Clarisse dans ses certitudes et ses habitudes.
Tandis que la vie continue (Alice rencontre enfin quelqu’un, Armen grandit, etc.), Clarisse se surprend elle-même, s’interroge – sur son quotidien si monotone, sa paradoxale solitude, le manque de véritables échanges avec son mari, son appartenance à la communauté arménienne et les devoirs qui en découlent, son absence d’engagement politique… la vacuité de son existence, en résumé.

Comme à son habitude, Zoyâ Pirzâd dépeint ses personnages avec subtilité et traite ces nombreuses thématiques avec finesse, effleurant les choses, les évoquant, les suggérant… Et, comme d’habitude, cette discrétion passionne autant qu’elle lasse, voire exaspère.
C'est moi qui éteins les lumières n’en est pas moins un très beau roman, dans mon souvenir le premier de Zoyâ Pirzâd à se pencher autant sur la question arménienne en Iran.


C'est moi qui éteins les lumières, Zoyâ Pirzâd (Zulma, 352 pages, 2011)
Traduit du persan (Iran) par Christophe Bala



vendredi 19 août 2011

Quitter le monde - Douglas Kennedy


Les vacances d’été sont parfois l’occasion de lectures plus anodines : quelques polars un peu faciles, un best-seller plus ou moins sentimental, etc. – petits plaisirs coupables destinés à me vider l’esprit… Mais malheureusement, l’objectif n’est pas toujours atteint ! Voici donc un post plus anecdotique qu'autre chose.

À 13 ans, Jane Howard annonce lors d’un dîner familial qu’elle ne se mariera jamais et n’aura jamais d’enfant. Selon sa mère, cette phrase que prononce tant d’adolescent(e)s a scellé le sort du mariage de ses parents – ce qui est absurde, bien sûr : au pire, cela a été un déclencheur au départ inéluctable de son père) – et elle fera toute sa vie le reproche à sa fille.
Adolescente puis étudiante brillante, mais solitaire et pathologiquement peu sûre d’elle, Jane semble porter le poids du malheur tout au long de son existence et, effectivement, le pire lui arrive sans cesse. Au point d’être profondément exaspérant pour le lecteur (j’ai attendu désespérément qu’elle se secoue un peu!). On suit donc ce personnage poissard (il n’y a pas d’autre mot !), les rebondissements terribles, les tragédies à la chaîne qui lui font désirer « quitter le monde », et les quelques événements (un peu) heureux…

Un texte triste mais qui clame au final que l’on peut toujours rebondir (puisque même Jane y parvient !). Trop exagéré, trop systématique, le livre manque de crédibilité pour délivrer son message (sa morale ?).
Certes, un page turner efficace mais une lecture en définitive peu satisfaisante.
Vite lu, vite oublié. http://www.blogger.com/img/blank.gif
Pour ceux qui, comme moi, n’apprécient pas vraiment les livres de Douglas Kennedy (ou ne sont pas sûrs d’aimer), préférer La poursuite du bonheur ou le plus original Cul-de-sac


Quitter le monde, Douglas Kennedy (Belfond, 496 pages, 2009 / Pocket, 704 pages, 2010)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Bernard Cohen



mercredi 17 août 2011

Le Goût des pépins de pomme - Katharina Hagena


Après l’ennuyeux – et assez mièvre – Quand souffle le vent du nord, voici comme promis le second volet des « surprenants best-sellers allemands de 2010 » ! Avec son titre à la nostalgie charmante, Le Goût des pépins de pomme a en effet rencontré un énorme succès lors de sa parution. Malheureusement, ici aussi, mais pour des raisons différentes, j’ai été passablement déçue…

À la mort de Bertha, pour la première fois depuis des années, ses trois filles (Inga, Harriet et Christa) et sa petite-fille, Iris, se retrouvent ensemble dans leur petit village natal du nord de l’Allemagne.
Ce début m’a fait espérer une sorte de huis clos familial, de confrontation/explication/rapprochement entre les quatre femmes, mais, loin de là, les retrouvailles sont vite traitées : en quelques pages, sont traitées les obsèques, l’ouverture du testament et la surprise d’Iris qui hérite de la maison familiale.
Bibliothécaire à Fribourg, citadine active, elle n’envisage pas de la garder au départ et s’y installe quelques jours dans l’idée de faire le tri, vider la vieille bâtisse et organiser la vente.
Mais une foule de souvenirs lui viennent – les siens mais surtout les récits rapportés par les un(e)s et les autres pour former au fil des décennies l’histoire familiale : l’enfance et l’adolescence, au début du XXe siècle, des deux sœurs complices Bertha et Anna, brutalement séparées par le décès de cette dernière ; le mariage de Bertha avec un homme taciturne ; leurs trois filles, Christa la patineuse (la mère d’Iris), la très belle et électrique (au sens propre) Inga, l’originale et rebelle Harriet revenue un jour sans crier gare, enceinte ; sa fille Rosemarie, cousine et compagne de jeu d’Iris, elle aussi disparue trop tôt… Et les secrets qui planent : les trois filles ont-elles bien le même père ? Bertha était-elle aussi soumise qu’il y paraissait ? L’ombre du nazisme planant encore sur le grand-père d’Iris est-elle justifiée ? Comment expliquer la mort de Rosemarie ?

Partant à la redécouverte les lieux de son enfance, Iris reconstitue peu à peu cette histoire, se remémore les légendes familiales, trouve certaines réponses et apprend bien entendu « le goût des pépins de pomme ».
Dans ce cheminement, elle est accompagnée par Max ; Max qu’elle a connu enfant sans véritablement l’apprécier et qu’elle redécouvre autrement aujourd’hui. Leur relation est d’ailleurs assez incompréhensible : outre une lassante attraction/répulsion, elle m’est apparue emprunte d’étrangeté et de demi-teintes – comme tout le roman.

Dans l’ensemble, Le Goût des pépins de pomme propose un récit intéressant, souvent tragique mais assez joli et riche d’anecdotes. Malgré tout, sa lecture m’a profondément ennuyée : le style de narration est trop frileux, allusif et chargé de circonvolutions, et surtout parfois totalement niais…
Dommage, donc, mais même conclusion : je ne dois pas avoir l’esprit assez romantique pour ce type de lectures…


Le Goût des pépins de pomme, Katharina Hagena (Anne Carrière, 270 pages, 2010 / Livre de Poche, 288 pages, 2011)
Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss


mercredi 27 juillet 2011

La couleur des sentiments - Kathryn Stockett


Je viens un peu « après la bataille » pour ce roman – vendu à des millions d’exemplaires à travers le monde, ayant remporté entre autres le Prix des lectrices de Elle en 2010. Mais ce fut un tel plaisir de lecture qu’il me fallait en parler !

D’emblée, La couleur des sentiments a reçu un chaleureux accueil critique et public – le livre s’est maintenu dans les meilleures ventes depuis sa parution en France il y a près d’un an. Curieuse d’un tel succès et attirée par la quatrième de couverture, je craignais toutefois que le sujet soit un peu éculé (les rapports entre Blancs et Noirs dans le Sud des États-Unis au début des années soixante) et, surtout, qu’il mène au mélo sirupeux. Le titre français le laissait penser d’ailleurs – le titre en VO, The Help, est plus intéressant.
Mais point du tout, Kathryn Stockett construit ce premier roman avec habileté et finesse, parvenant à dépeindre une dure réalité tout en évitant le manichéisme.

Commençons par le résumé. Nous sommes à Jackson, Mississipi, en 1962 : JFK est président, le mouvement pour les droits civiques a commencé, Rosa Parks a déjà refusé de céder sa place dans ce fameux bus, Martin Luther King va bientôt organiser sa marche sur Washington… Mais la réalité ne s’en soucie que peu : des Noires font le ménage, la cuisine, la nourrice et autres chez des Blanches ; des Noirs sont passés à tabac pour avoir utilisé des toilettes réservées aux Blancs ; le délégué local du NAACP se fait tirer dessus en pleine rue ; des enfants noirs meurent à deux pas d’un hôpital où on ne les accepte pas… Bref, les lois raciales sont encore bien là, ainsi que, le plus souvent, soumission et résignation d’un côté, et mépris et irrespect de l’autre. « C’est comme ça », « nous sommes différents » : voilà ce qu’on assène à ceux qui se posent des questions ou qui contestent – ne serait-ce qu’un tout petit peu.

Trois voix alternent tout au long de La couleur des sentiments : Aibileen, à qui des années comme bonne et la mort de son fils unique ont appris à baisser les yeux et se taire ; Minny, son amie au franc-parler si insolent, qui vient encore d’être renvoyée ; Miss Skeeter, une jeune Blanche atypique, dont la priorité n’est pas de trouver un bon parti mais d’écrire, et qui réalise peu à peu les cruelles inégalités de la société du Sud. Cette bourgeoise bon-teint entreprend alors – secrètement bien entendu – de faire parler des bonnes, dans l’espoir de faire un livre de ces histoires, un ouvrage honnête qui viendrait peut-être éveiller des consciences. Skeeter veut commencer par Aibileen, employée chez sa soi-disant amie Elizabeth, mais le projet est dangereux pour tout le monde… Et pourtant, toutes deux vont s’acharner à le mener à bien.

Trois récits qui s’imbriquent, se complètent, se poursuivent et nous offrent ainsi trois vies, et bien d’autres encore. La couleur des sentiments nous parle de racisme évidemment, mais aussi de toutes les facettes de l’être humain : mesquinerie et générosité, bêtise et finesse remarquable, rébellion discrète et obéissance, bienveillance et méchanceté tenace… Et parfois, heureusement, des histoires qui vont à l’encontre de la majorité : des histoires de réel attachement, si ce n’est d’amitié ou d’amour, entre Blancs et Noirs, maîtres et domestiques.

Kathryn Stockett parvient à écrire un roman nuancé, passionnant, édifiant, émouvant sans être niais, drôle… Un succès mérité et une formidable lecture.


La couleur des sentiments, Kathryn Stockett (Jacqueline Chambon, 528 pages, 2010)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Girard


dimanche 24 juillet 2011

La ville des couteaux - William Bayer


J’avais lu Le Rêve des chevaux brisés, de William Bayer, dont je gardais un très bon souvenir, celui d’un polar intelligent et original. Résultat, quand je suis tombée dessus en rayons (et malgré sa couverture un peu bas de gamme à mon goût), La ville des couteaux a éveillé ma curiosité, d’autant que le roman se passe à Buenos Aires, capitale étonnante où j’ai eu la chance d’aller.

Le récit démarre comme un policier assez classique : une prostituée de luxe est retrouvée assassinée, des traces de torture sur le corps. À son arrivée sur les lieux, l’officier Marta Abeccassis, surnommée la Incorrupta depuis une récente affaire, constate que la scène de crime a été endommagée par la commissaire du quartier : d’emblée l’atmosphère est ainsi entachée de suspicion. Suspicion croissante quand le mac de la victime est retrouvé dans le même état, son appartement ayant été « nettoyé » de manière évidente.
Les techniques de torture employées rappellent au légiste celles des militaires pendant le Processo, la dictature qui a oppressée l’Argentine entre 1976 et 1983. Cet aspect contribue à distinguer La ville des couteaux d’un polar « classique » : l’arrière-plan politique est passionnant, le fantôme des « disparus » et les attentats contre la communauté juive planent sur le roman et lui donnent une réelle épaisseur.

En parallèle de cette enquête, deux histoires : celle de Beth Browder, Américaine passionnée de tango qui débarque à Buenos Aires pour devenir une milonguera accomplie ; Tomás Hudson, psychanalyste cinquantenaire, marqué par la « disparition » de son épouse, qui s’est spécialisé dans le traitement des orphelins de disparus adoptés – souvent par ceux-là même qui ont participé à l’enlèvement.
William Bayer montre ici la force du tango, sa prégnance dans la société argentine, la diversité des danseurs et de la pratique – souvent spectaculaire dans les milongas, sujette de fascination pour les aficionadas étrangères, ou encore pleine de sérénité et de beauté dans les salles de quartier. Autre caractéristique argentine – je l’ai appris ici – si l’on en croit l’auteur, la proportion étonnante de psys : et c’est une autre communauté qui nous est présentée là, avec son corollaire, l’importance et la banalité de la thérapie chez les Porteños, au moins aisés.

On s’en doute, tous vont se croiser à un moment ou à un autre, mais les récits ne s’imbriquent pas autant qu’on pourrait s’y attendre, et c’est tant mieux – sauf dans les dernières pages, où c’est un peu trop appuyé.
La corruption, les manœuvres politiques, les mœurs étranges ou carrément malsaines, les complots d’une extrême droite toujours vivace, l’intimidation… beaucoup d’éléments dans ce roman foisonnant, aux enjeux nombreux et aux personnages contrastés.
Admettons que ces qualités deviennent parfois des défauts : il en faut de peu pour qu’on s’y perde et la caricature n’est pas toujours évitée. Mais, au final, La ville des couteaux emporte le lecteur dans ses enquêtes multiples et ses manipulations, mais aussi dans une formidable « couleur locale ».

Une lecture très argéable, à ne pas rater si on aime l’Argentine, l’histoire politique et les romans noirs !


La ville des couteaux, William Bayer (Rivages, 430 pages, 2006/Rivages Poche, 576 pages, 2008)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Gérard de Chergé

vendredi 22 juillet 2011

La Fête du siècle - Niccolò Ammaniti


Comme j’ai déjà pu l’écrire ici, j’aime beaucoup les romans de Niccolò Ammaniti : toutefois Comme Dieu le veut m’avait un peu moins enthousiasmé que les précédents, et la quatrième de couverture de La Fête du siècle me faisait redouter le pire. Au final, une impression très étrange : entre scepticisme et déception, tout en reconnaissant d’indéniables qualités au projet critique et satirique de La Fête du siècle.

J’étais plus que dubitative à la lecture des premières pages mettant en scène Mantos, la trentaine avancée, looser fini, leader des Enragés d’Abaddon, une ridicule secte sataniste (4 membres, lui inclus) : un moyen comme un autre pour lui d’exprimer toute la frustration accumulée, dans sa vie privée (avec une bimbo aigrie pour épouse, aussi allumeuse que frigide), à son ennuyeux travail au magasin de meubles tyroliens de son terrible beau-père, avec ses enfants, etc.
Les chapitres suivant nous dépeignent Fabrizio Ciba, écrivain en vogue après un premier roman au succès phénoménal – mais, en vérité, plus célèbre pour son émission télé et son physique de bellâtre que pour ses écrits. En panne d’inspiration, pathologiquement égocentrique, il oscille constamment entre ses aspirations littéraires, l’envie d’écrire un grand roman social, et l’attrait de la facilité – dans tous les domaines.

Ces deux opposés constituent les « axes » narratifs du roman et, autour d’eux, défilent des personnages plus cocasses les uns que les autres : un chirurgien esthétique à moitié camé dont le métier n’est qu’une machine à billets ; une actrice sublime mais stupide, qui court les plateaux télé et autres reality shows ; une chanteuse pop, ancienne égérie de hard rock reconvertie dans la mièvrerie et l’humanitaire ; des éditeurs retors pour qui seul le profit signifie quelque chose ; un prix Nobel égaré dans un monde de brutes… Et un milliardaire parti de rien cherchant à faire oublier son image de parvenu : il décide ainsi d’organiser La Fête du siècle. Une soirée VIP monumentale dont le thème sera le safari : apéritif sous la tente (mais quelle tente !), chasse aux lions et autres curiosités dans un ancien parc romain acheté et aménagé pour l’occasion, concert de la fameuse pop star du moment, spaghetti party de luxe, festival pyrotechnique et tutti quanti !

Ammaniti multiple les personnages ridicules – en définitive, pas si outrés que cela, par rapport à ce que notre société offre aujourd’hui. Le romancier choisit le grotesque pour dénoncer les excès et les absurdités de notre époque, et plus particulièrement de la société italienne contemporaine : le règne de la superficialité et de l’apparence, la vulgarité qui s’infiltre partout, l’argent roi, l’hypocrisie et le paraître, la corruption, etc.
Mais, à trop vouloir prolonger son propos, il fait basculer le récit dans un absurde assez ridicule ; les derniers chapitres deviennent du grand n’importe quoi, perdant de vue le sens et l’objectif critique de La Fête du siècle, jusqu’à un final apocalyptique risible.
C’est dommage, car, avec son style habituel, Ammaniti avait presque réussi à transformer l’essai, à faire de cette farce grotesque une comédie sociale satirique. Presque.


La Fête du siècle, Niccolò Ammaniti (Robert Laffont, 396 pages, 2011)
Traduit de l’italien par Myriem Bouzaher


dimanche 17 juillet 2011

Quand souffle le vent du nord - Daniel Glattauer


L’Allemagne a produit deux surprenants best-sellers l’année dernière : Quand souffle le vent du nord et Le goût des pépins de pomme (dont je parlerai bientôt). Et « surprenants » n’est pas un compliment ici : c’est ce qui résume le mieux mon étonnement face à ces succès !

Commençons par Quand souffle le vent du nord. La quatrième de couverture laisse présager une bluette, voire pire. Résultat, malgré son succès phénoménal, en grand format puis en poche, je ne m’étais toujours pas résolue à le lire : et puis, l’été, l’envie de lectures légères comme on aurait envie d’une douceur, la curiosité, et la promesse de la belle collection en littérature étrangère de Grasset ont fini par me faire emprunter le roman de Daniel Glattauer à une amie.
Et il est rare que je sois aussi contente de ne pas avoir acheté un livre !

Le résumé : Emma Rothner se trompe d’adresse email en voulant résilier un abonnement à la (mauvaise) revue Like et son courrier arrive dans la boîte d’un certain Leo Leike (soit). Il lui signale son erreur, elle s’excuse, et – allez savoir pourquoi – ils commencent à échanger des emails régulièrement, leur dialogue tournant franchement au léger badinage (re-soit).
Tous deux décidant de ne pas se dévoiler (âge, profession, apparence, hobbies… rien ou presque !), je vous laisse imaginer à quel point leurs discussions sont passionnantes (!)
Nous ne sommes qu’au tiers de l’ouvrage et l’auteur (tout comme la malheureuse lectrice que je suis) se trouve alors en face d’un terrible dilemme : Leo et Emma ne veulent rien dire d’eux-mêmes et ils ne veulent pas véritablement (alternance de oui/non/peut-être/j'ai peur) se rencontrer : alors que faire pour continuer le roman ? Poursuivre leur jeu flirtouillant du chat et de la souris, du type un pas en avant-deux pas en arrière, faire étrangement grandir leur obsession réciproque (re-re-soit), proposer une rencontre à l’aveugle qui donnera matière à échanger une bonne dizaine d’emails… Et nous balader dans ce pseudo coup de foudre 2.0.

Peut-être ne suis-je pas assez romantique, ou trop terre à terre, quoi qu’il en soit, je me suis terriblement ennuyée avec ce petit livre (les 350 pages sont très « aériennes », le texte est en fait assez court). Les deux ou trois jolies petits trouvailles ne suffisent pas à faire de Quand souffle le vent du nord un bon roman. Il est vrai que je n’en attendais pas tant, mais je n’ai même pas ressenti le petit plaisir coupable que peut procurer une bonne comédie romantique !

À réserver aux fleurs bleues donc…



Quand souffle le vent du nord, Daniel Glattauer (Grasset, 352 pages, 2010/Le Livre de Poche, 348 pages, 2011)
Traduit de l’allemand par Anne-Sophie Anglaret


jeudi 7 juillet 2011

La gifle - Christos Tsiolkas


Lors d’un barbecue où Hector et Aisha réunissent leurs proches, le cousin d’Hector, Harry, exaspéré, gifle le petit Hugo, fils d’un couple d’amis – Gary et Rosie. Et « là, c’est le drame » : Rosie fait un scandale, appelle la police, porte plainte… Chacun prend partie et la petite fête tourne rapidement vinaigre.
Le début du roman, son titre bien entendu et la quatrième de couverture me faisaient redouter que le récit soit totalement centré autour de la fameuse gifle ; mais heureusement ce n’est pas le cas. Il s’agit davantage d’un fil conducteur, d’un liant, mais pas du cœur de ce très bon roman choral.

Tout en suivant l’évolution de cette « terrible » affaire, La gifle s’attarde tour à tour sur une série de personnages : Hector, le beau trentenaire d’origine grecque ; Aisha, sa sublime épouse d’origine indienne, mère de leurs deux enfants, avec qui la relation est tendue ; Connie, adolescente mal dans sa peau (un euphémisme ?), débarquée d’Angleterre depuis la mort de son père, tiraillée entre son attirance pour Hector et son amitié pour Aisha ; Anouk, la flamboyante scénariste amie d’Aisha, femme libérée mais si seule ; Harry, le coléreux cousin, nouveau riche beauf, qui navigue allègrement entre sa femme et sa maîtresse ; Rosie, l’autre amie de toujours d’Aisha, jeune fille perdue devenue néo-hippie exaspérante – entre autres perles, elle allaite toujours Hugo, six ans… ; son mari, Gary, artiste provocateur par le passé mais aujourd’hui triste alcoolique soumis à sa femme ; Manolis et Koula, les parents d’Hector, vieux réacs se prenant le bec constamment – mais si touchants quand ils se souviennent de leur jeunesse et de leurs premières années en Australie ; Richie, le meilleur ami de Connie qui découvre son homosexualité pendant cette dernière année de lycée…

Christos Tsiolkas propose une très riche galerie de portraits, des individualités tranchées, finement dépeintes même lorsqu’on frôle la caricature. Le romancier fait preuve ici d’un joli talent en parvenant à adopter dans chaque chapitre le point de vue du personnage phare : on se surprend à mieux comprendre chacun successivement, voire à abonder dans son sens, à compatir avec celui qui vient de nous irriter, à plaindre le mari trompeur mais au final trompé…
Cette satanée gifle ennuie quand même un peu – les disputes sans fin sur porter ou pas la main sur un enfant sont lassantes et saugrenues vu la situation –, mais il s’agit de montrer la variété d'avis en ce domaine et, pour sûr, de donner un aperçu de certaines dérives.

En variant l’âge, le sexe, l’origine – aspect ici très important –, la classe sociale, Christos Tsiolkas offre le kaléidoscope d’une Australie composite et des personnages globalement attachants. Il parvient ainsi à évoquer des thématiques à la fois individuelles – la confiance en soi, le mal-être, les choix personnels compliqués, etc. – et sociétales – le racisme, la place de la religion, la question de l’intégration, les difficultés économiques, la judiciarisation, etc.
En définitive, La gifle est tout autant un page turner qu’un roman passionnant.



La gifle, Christos Tsiolkas (Belfond, 480 pages, 2011)
Traduit de l'anglais (Australie) par Jean-Luc Piningre


vendredi 1 juillet 2011

Crimes - Ferdinand von Schirach


Crimes est le premier ouvrage de Ferdinand von Schirach, un ténor du barreau allemand. S’inspirant de cas réels, il y injecte – ou pas ? – une dose de fiction et entend plonger dans le monstrueux que son métier d’avocat lui fait côtoyer au quotidien. Ces onze nouvelles portent chacune sur un crime, des circonstances et un suspect.

La quasi-totalité des onze récits est chargée d’empathie et les portraits sont tout en nuances : ces criminels sont rarement « ordinaires », mais plutôt « sympathiques » – très intelligents, dotés de circonstances atténuantes édifiantes, sempiternelles victimes… Telle cette jeune fille abrégeant les souffrances de son frère gravement handicapé suite à un accident, ou encore ce vieil homme finissant par assassiner son épouse acariâtre après quarante ans de calvaire journalier, l’adolescent instable psychologiquement présumé coupable quand une camarade disparaît…
D’autres histoires sont davantage teintées d’ironie voire d’humour : comme les deux voyous ayant la mauvaise idée de cambrioler Tanata, et de lui dérober une tasse centenaire, s’attirant les foudres de ce personnage intraitable au calme pourtant inébranlable.
Aspect intéressant, le narrateur n’est pas omniscient : ainsi on ne connaîtra jamais l’identité de l’homme mutique (mais raffiné) ayant implacablement mis au tapis deux petites frappes qui essayaient de l’agresser sur un quai.

La lecture est extrêmement plaisante. Néanmoins, tout du long, je ne me suis pas départie d’une certaine gêne, difficile à identifier. Est-ce à cause de l’indulgence ressentie pour ces personnages complexes, très humains, mais qui n’en ont pas moins commis un crime, parfois très violent ? Ou est-ce l’idée d’être potentiellement fasciné par ces récits, tel un voyeur adepte des faits divers, une sorte de « Pierre Bellemare littéraire » (oui, je le confesse, lors de longues vacances chez mes grands-parents, et après avoir épuisé le stock d’Agatha Christie, l’adolescente que j’étais a découvert ce monument du mauvais goût, et l’addiction malsaine qu’il pouvait déclencher !). Ou encore est-ce tout simplement de plonger dans un univers si glauque ?

Mais en définitive, le style épuré, quasi clinique, la finesse psychologique, l’absence d’artifices narratifs et de pseudo-suspense font de Crimes un véritable objet littéraire que j’ai lu d’une traite.
Un très bon roman, mais peut-être un auteur dont on attendra le second livre pour confirmer le talent – en espérant qu’il saura renouveler cette approche quelque peu « professionnelle ».


Crimes, Ferdinand von Schirach (Gallimard, 220 pages, 2011)
Traduit de l'allemand par Pierre Malherbet


mardi 28 juin 2011

D'acier - Silvia Avallone


Anna et Francesca ont treize ans, bientôt quatorze. Plein été à Piombino et vacances désœuvrées dans cette cité ouvrière face à l’île d’Elbe, bien loin de la Toscane qui fait rêver les touristes.
Elles sont amies « depuis toujours », vont à la même école, vivent dans la même sinistre barre d’immeuble qui, au moins, surplombe la plage. Mais une plage désolée, à l’image de la ville, des ouvriers dépendants de la Lucchini, l’aciérie locale : les riches et les touristes ne s’y arrêtent pas ; non, eux prennent le bateau pour l’Elbe.

Dès les premières pages qui présentent Enrico, le père de Francesca, épiant sa fille depuis son balcon, jaloux de ce corps en pleine éclosion, on entrevoit toute la laideur de leur univers.
Et c’est effectivement un aréopage de personnages sinistres ou défaits qui entoure les deux adolescentes : Enrico, emmuré dans sa folie, bat sa femme Rosa et tyrannise Francesca ; Rosa mariée trop jeune à un garçon alors charmeur n’imagine plus se sortir de ce marasme ; Arturo, le père d’Anna, enchaîne petits boulots et coups fumeux ; sa femme Sandra se veut libre, forte, lit le journal et distribue des tracts pour Rifondazione communista, mais n’a au final pas le courage de partir. Quant à leur fils, Alessio, le beau grand frère d’Anna, il travaille bien entendu à la Lucchini, vend du cuivre en douce, chante les louanges de Silvio Berlusconi et prend doucement le chemin emprunté par les hommes de Piombino : la misère relative, les enfants venus trop tôt, l’ennui, les virées au miteux bar à strip-tease le Gilda, la violence…

Mais Anna et Francesca ont treize ans et sortent de l’enfance avec envie et violence. Elles sont belles comme pas permis, jouent aux vamps, découvrent leur formidable pouvoir de séduction et jouissent de chaque petit moment volé. Et surtout, elles rêvent : Francesca si sublime sera miss Italie, Anna si brillante sera médecin, ou écrivain, ou encore Premier ministre !
L’été, les garçons, le lycée pour l’une et l’enseignement technique pour l’autre, et surtout le trouble de l’éveil des sentiments, viennent les éloigner. Et cette distance subite sera aussi dure que leur amitié était passionnée, fusionnelle.

D’acier est terriblement réaliste sur l’Italie contemporaine, sa pauvreté grandissante, le règne du vulgaire et de l’apparence ; mais c’est aussi un roman subtil sur cet âge étrange où tout est possible et où tout paraît pourtant tellement définitif…
En le refermant, je n’étais pas totalement sûre d’avoir aimé : le glauque à chaque page, l’univers bouché, la lassitude généralisée, l’absence d’espoir forment un tout extrêmement pesant, désillusionné… Mais quelques jours ont passé et, malgré les longueurs du récit, c'est la force D’acier dont je me souviens, sa force et sa petite poésie - la flamboyance des adolescentes, passagère mais si sublime, les espoirs encore vivaces -, qui en font un très beau roman.


D'acier, Silvia Avallone (Liana Levi, 400 pages, 2011)
Traduit de l'italien par Françoise Brun


mercredi 15 juin 2011

Le dernier homme bon - A.J. Kazinski


Avouons-le, je n’ai pas pris assez de temps pour choisir les livres qui m’intéressaient dans le cadre de la dernière opération Masse critique de Babelio. La couverture énigmatique du Dernier homme bon l’a bêtement emporté sur la quatrième un peu racoleuse qui faisait pressentir un polar « abracadabrantesque ». Et, bien évidemment, c’est celui-ci que le hasard m’a attribué ! Résultat, en toute honnêteté, j’y allais un peu à reculons.

Les quelques lignes « à l’attention du lecteur » en première page installent l’univers d’emblée : un très court résumé du mythe des trente-six Justes que Dieu aurait mis sur Terre pour veiller sur l’humanité ; et la tenue par les Nation unies d’une conférence sur les expériences de mort imminente… Le roman commence ensuite par le récit d’une expérience visant à « vérifier » les témoignages à ce propos : dans un hôpital danois, on installe dans plusieurs chambres des Urgences une photo sur une étagère placée juste en dessous du plafond… Seul le patient ayant réellement vécu une « mort imminente », et dont l’esprit s’est donc élevé, pourra la voir… CQFD !
Là, je me demande de nouveau ce qui m’a pris un choisissant ce livre !
Se succèdent alors de brefs chapitres sans aucun lien apparent : la mort d’un moine dans un temple en Chine, un fonctionnaire de l’ambassade d’Italie dans un hôpital de Bombay, un policier vénitien enquêtant dans le dos de sa hiérarchie, l’intervention d’un négociateur (qui s’avérera être notre héros, Niels Bentzon) à Copenhague, les états d’âmes d’un terroriste sur le point de prendre l’avion (vous avez dit cliché ?)…

En temps normal, c’est le moment où j’aurais abandonné Le dernier homme bon. Mais je me suis engagée à le lire dans le cadre de Masse critique et je m’accroche !
L’intrigue met du temps à s’imbriquer et à démarrer mais, au bout d’une petite centaine de pages, elle finit par fonctionner relativement bien. Complètement mystique – on l’aura compris – et peu plausible, elle a le mérite de nous faire tourner les pages avec curiosité pendant les deux tiers du livre.
Mais cette histoire des trente-six justes qu’une sorte de malédiction divine (ou diabolique, on ne sait trop) décimerait est vraiment peu convaincante. Tout comme le contexte de conférence mondiale sur le réchauffement climatique qui n’est au final qu’un décor – mais quasiment absent, c’est le comble !
N’en dévoilons pas plus, cela ruinerait le suspense. Ajoutons simplement qu’il est dommage que les coïncidences soient incessantes et peu crédibles, tout comme les détails sans intérêt (ou mal explicités peut-être).

Clairement, je ne suis pas le public pour ce genre mysticico-divin : les amateurs du genre apprécieront peut-être ce texte, qui, admettons-le, a le mérite d’être prenant et curieux pendant un certain temps. Mais, en ce qui me concerne, Le dernier homme bon est un polar absurde et un peu allumé : une lecture dont j'aurais pu me passer.


Je remercie néanmoins vivement les éditions JC Lattès et Babelio.


Le dernier homme bon, A.J. Kazinski (JC Lattès, 550 pages, 2011)
Traduit du danois par Frédéric Fourreau



vendredi 10 juin 2011

Les Privilèges - Jonathan Dee


Les Privilèges : ou la réussite fulgurante d’un couple parfait de yuppies – comme on les aurait appelés dans les années quatre-vingts. Un mélange du Bûcher des vanités de Tom Wolfe et de Trente et des poussières de Jay McInerney, mais plongé au XXIe siècle, dans l’univers de Gossip girl.

Le récit débute par le mariage d’Adam et Cynthia, à peine sortis de la fac, encore très jeunes, plus séduisants l’un que l’autre et animés par la certitude que l’avenir leur appartient. Leur duo est en parfaite symbiose mais fort heureusement son côté trop idyllique est contrebalancé par les discordances de leurs familles respectives, la banalité des tensions de ce « jour merveilleux », les frictions entre Cynthia et sa demi-sœur, etc.

De retour de leur voyage de noces, les jeunes mariés s’installent à New York, font des enfants aussi beaux qu’eux – April et Jonas – et gravissent les échelons de la bonne société, attirés bien entendu par les plus hauts sommets. Après un léger passage à vide de Cynthia, quelque peu désœuvrée au départ, quand elle n’est pas encore accaparée par les réunions de bienfaisance et autres comités, leur réussite est éclatante. Ils deviennent le parangon de cette nouvelle classe sociale aux niveaux de vie et aux salaires inimaginables : ces ultra-riches qu’a créé notamment le monde de la finance.
Adam y gagne à proprement parler des fortunes et offre une vie dorée à sa famille : appartements de plus en plus grands et luxueux, vacances 5 étoiles sur des îles paradisiaques, écoles privées de luxe, domestiques… Si la cellule familiale n’est peut-être pas parfaite, leur duo, lui, le reste : toujours amoureux après vingt ans, fidèles…
Mais c’est une vie de papier glacé, et l’inconsistance règne : les journées de Cynthia chargées de rendez-vous mondains sont en fait bien creuses, les amitiés sont futiles, les enfants sont terriblement désœuvrés, chacun à leur manière – April est une adolescente totalement superficielle, que la vie ne questionne absolument pas, Jonas est plus intéressant, plus critique, mais cela semble encore être une afféterie de son âge.

La critique des Privilèges n’est jamais clairement formulée : elle est sous-jacente, dans les paradoxes de cette vie de pauvre petite fille riche. Mais ne l’ai-je pas perçue parce que, moi, je trouve tant d’aspects de leur existence tristement vains voire critiquables (la vacuité des uns et des autres, leurs manœuvres…) ? Car Jonathan Dee reste à distance : il observe avec acuité mais à nous de penser ce que l’on veut. C’est d’ailleurs dommage à mon sens : j’aurais aimé quelque chose de plus évidemment mordant.

Avec ce quatrième roman (le premier traduit en français), Jonathan Dee propose à la fois une peinture fine d’une certaine société qu’il nous appartient de déchiffrer par nous-mêmes et, c’est peut-être là ce qui m’a lassé, l’histoire d’un couple de conte de fées (dont les deux composantes sont insupportables d'ailleurs). Une impression un peu mitigée au final, mais je n’en ai pas moins passé un très bon moment à lire Les Privilèges.


Les Privilèges, Jonathan Dee (Plon, 312 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Elisabeth Peellaert